L’Observatoire de Khalid
« Dédicacé à tous mes Lumumba nés de l’agression et cimentés par le combat »
Lalcko, Lal’ ou L.A.L est un MC intriguant. C’est celui que j’ai d’abord prit pour un américain du temps où je visitais souvent le site internet du 45 scientific à l’époque où celui-ci retenait l’attention de tous après avoir été le premier label indépendant Français à taper dans le disque d’or avec l’album « Mauvais Œil » de Lunatic en 2000 et « Temps Mort » de Booba en 2003. Pourquoi un américain ? Peut-être à cause de la pochette de son premier maxi « Les oiseaux se cachent pour tuer » signé la même année sur le 45 et cette vague ressemblance avec Reakwon The Chief du Wu Tang. Cette allure impériale et cet air grave que possède le MC New Yorkais. Mais la ressemblance s’arrête là, car Lalcko (Loïc Massok-Louka de son vrai prénom) est un artiste atypique avec une identité propre.
« Mais les négros sont trop Mobutu, dés que tu les mets bien, ils oublient tout »
Fils d’un père militant au parti UPC (Union des populations du Cameroun) à la sensibilité politique aiguë, la genèse de la carrière de Lalcko débute d’abord au sein d’un premier groupe nommé C.V.M pour « Camerounais Votez Massock », puis un second du nom de « Unir Mon Afrique Pour Rentrer Au Cameroun Vaincre La Misère ». Le virus inoculée à son continent, les histoires de mallettes, les pots de vin, la Françafrique, les diplomaties douteuses, les chefs d’Etats sulfureux, les gouvernements crapuleux et les ministres véreux qui se prennent pour des PIMP, inutile de venir lui faire la leçon. Lalcko les connaît et n’a attendu personne, et surtout pas l’école qu’il a quitté avant le bac, pour intégrer ces tristes réalités. Bien que ces dimensions « politiques » soient très présents dans ses textes, Lalcko refuse les cases, quelles qu’elles soient. Non seulement parce que chacune d’elle serait forcément infidèle à l’homme qu’il est, mais aussi parce qu’il est un artiste. Ce qui, par définition, refuse tout format pré-décidé ou alignement contraint. C’est d’ailleurs souvent la marque des grands hommes si l’on jette un coup d’œil furtif sur l’Histoire.
« Je peux disparaître de la rue, mais mes idées y restent. C’est mon côté Nazareth »
Toujours en groupe et comme nombre de rappeurs, Lalcko est arrivé au rap par le biais de la vague du break dance de la fin des années 80, puis s’est orienté vers le emceeing via l’apparition du légendaire et (déjà) regretté Lionel D (Paix à son âme). Tout s’enchaîne le plus ordinairement possible jusqu’en 2001 où il n’est désormais plus question de groupe, puisque Lalcko décide de voler seul comme un aigle et de larguer son premier solo « Blow ». Solo dont les circonstance d’enregistrement ont le charme que seuls les secrets du destin possèdent. En effet, si Lalcko est parvenu à porter ce premier « coup » à la fourmilière du rap Français, c’est à cause (ou grâce) à un contretemps survenu lors de la préparation du maxi de l’un de ses compagnons de route Will alias « Le Seigneur de la Guerre » qui décide au dernier moment de lui laisser la place et la lumière que les deux amis avaient réussi à attirer sur eux malgré leurs maigres moyens. S’en est ensuite suivi la comipil « Independenza » en 2003 qui le révèle au grand public et, par effet de domino, le fait remarquer par Jean-Pierre Seck qui était alors manager du label 45 scientific et qui lui propose de participer à la mixtape « Sang d’encre » bien connue sur laquelle il pose le titre « Les voies suprêmes ». Mixtape qui lui ouvrira les portes du label et le Graal du contrat d’artiste. Hélas, après un seul et unique disque « Les oiseaux se cachent pour tuer », trois années passées sous la bannière du 45 et un album (« Les diamants sont éternels ») prêt au lancement, l’aventure s’arrête brutalement pour des raisons inconnues et l’album ne verra jamais le jour.
Malgré cette embardée du destin, Lal’ n’en reste pas aigri et manifeste toujours un profond respect pour Jean-Pierre Seck dont il vante les mérites, ainsi que pour le label qui lui a appris la rigueur du travail en studio et le professionnalisme que demande le métier de rappeur. Il ne retient que la musique qui est la sienne, sa qualité, son évolution. Et c’est tout à son honneur.
L’aventure 45 scientific pliée, le fauve de Yaoundé retrouve la pleine liberté de ses mouvements et enfante de la mixtape « Diamant Noir » en 2007 et « Diamant du conflit » en 2008. Non, L.A.L n’est pas le genre de MC fanatique de la joaillerie obsédé par les jeux de lumière sur les gourmettes et médaillons sertis de pierres précieuses du Congo ou de l’Angola. Pour lui, l’image du diamant renvoie d’abord aux notion de longévité, de résistance, de conflits, de souffrance avant celle d’un supposé statut social. La référence aux diamants est donc à l’image de sa vision du rap.
« Ma mère est un 3.5.7 déguisé en femme enceinte »
Aujourd’hui et une dizaine d’années après sa première apparition officielle, voilà enfin le premier album nommé « L’eau lave, mais l’argent rend propre ». L’intro « 4916 » à elle seule est une tornade de punchlines d’une efficacité surprenante mise en musique par une production fat de Young JC. D’entrée, c’est balaise et ça met la pression. On sent que ça va être du sévère et on ne s’y trompe pas. « Matty Madonna » est digne d’un long métrage mafieux des années cinquante avec cette prod « cinémato-religieuse » de Lay-Z pour B.O. Sans parler du flow de Lalcko qui par moment prend cet accent rital pas ridicule pour un sou.
Vient ensuite le morceau « Napoléon » produit par Bucksito et ses guitares électriques, ses sirènes envoûtantes et ses notes de piano qui sonnent comme des goutte de pluies sur le parvis du Trocadéro et qui nous explique pourquoi « les négros ont faim comme Napoléon ».
« My time » feat. Wayne Beckford (produit par ce dernier) est le genre de morceau que je rêverait de voir diffusé par les plus grosses radios de l’hexagone, car non seulement il y a toute sa place, mais parce que je suis certain qu’il plairait même aux oreilles non initiées au rap. Le morceau est doux, frais, il glisse tout seul. De plus, le flow impeccable et la présence vocale de Lalcko vont à merveille avec le timbre suave et mélodique de Wayne Beckford qui, faudrait il le rappeler, est un chanteur international qui a collaboré avec les plus grosses pointures de la musique mondiale (Akon, Rihanna, T Pain, Robyn, Beverly Knight, Beenie Man, Slum Village, Seal, Blue, UB 40 et beaucoup d’autres). Oui, ça surprend et dans le bon sens ! Un mariage réussi entre un rap virile et la soul la plus spirituelle. Du Hip Hop Gospel Français, en gros. Le procédé n’est pas inédit en lui-même, mais ce qui l’est, c’est que c’est bien fait.
« Strong » feat Asha Ali, produit par le Havrais Proof de Dîn Records (qui a réalisé les albums de Médine et qu’on ne présente plus) est un hommage poignant aux mères qui mettra sans aucun doute tout le monde d’accord. Le texte est magnifique, bourré de sincérité et la voix de Asha Ali prend aux tripes. Peu refuseront de voir leur propre mère entres les rimes de Lalcko et les chœurs de Asha Ali. Je vous mentirais si je vous disais que je n’ai pas profondément soupiré en écoutant ce titre (j’en profites pour en placer une pour ma mère : i luv u Mama. Le paradis est sous tes pieds)
« Kilo » produit par First Million. Alors celui là, il restera dans les annales, c’est certain. Et ce pour cette seule punchline sorti du fin fond des galaxies : «Bientôt je serai tellement riche, qu’on lavera l’eau que je bois ». Je n’ai pas pu m’empêcher de rire tellement la gifle était traître ! Un morceau musclé, un flow de cogneur à la Kimbo Slice, une prod de vaisseau spatial. Le tryptique parfait pour un hit phénoménal. Les punchlines ne se comptent même plus au fur et à mesure que le morceau avance. En voici trois exemples malgré que le choix fut difficile :
- « Nos ennemis n’ont jamais chaud comme le diable »
- « F*ck les Cayennes, retour aux Land Cruiser […]J’investis dans l’eau parce que ça pèse, Château 2000m² en brique de terre, fini la course aux crédits fils de fer, f*ck la drogue, on investit dans la vanille ! »
- « On pénètre avec finesse et on s’impose par le poids »
Le morceau est lourd et il n’y a rien à ajouter.
« Esprits Crapuleux » feat. Despo Rutti et Macson Escobar, produit par Kilogram. Voilà le morceau qui ne manquera pas de séduire les plus thugs des auditeurs, les adeptes de tracks cruels comme une salle de torture, des couplets cagoulés et des prods plus blessantes que des matraque à clous médiévales. Despo et Esco’, fidèles à eux-mêmes, rappent comme ils savent le faire, efficacement et à la hauteur de leur hôte et ça donne un morceau carré. « Argent propre ou sale, crache-le quand Esco’, Lalcko, Despo rappent/Dieze peura, on fait ça, seulement, ça sent la diaspora ». C’est clair, non ? ;)
« L’argent du Vatican », produit par Fred Dudouet (qui a contribué entre autres aux succès de « Mauvais Œil » de Lunatic et « Temps Mort » de Booba). Le titre à lui seul pourrait servir à l’affiche d’une pièce de théâtre. Ce morceau est celui qui a été clipé et utilisé comme « single » pour le lancement promo de l’album et ce choix fût à mon sens le meilleur. La prod est techniquement au point et on sent aisément le travail du metteur en son aguerri. Il permet de respirer un peu après avoir eu les cervicales tendues comme des cordes à linge depuis la première plage. Il arrive à point nommé et on pourrait le comparer à celui de l’après heure du crime, l’après délit, celui qui pourrait accompagner le voyageur à la minute où il se retourne pour regarder le chemin parcouru. Le flow de Lalcko est plus posé, le texte toujours aussi éloquent, le genre de plage dont la forme fait du bien.
« Vilakazi » produit par Chi redonne tranquillement de la vitesse de l’album et l’on sent qu’il annonce d’autre patates à venir derrière. Je me répète, mais Lalcko se prépare sans doute à devenir maître de la phase de fou avec cet album « Vilakazi, on apprenait le kung fu dans la terre rouge, on dansait Michael Jackson en mangeant du couscous, parce que le monde n’est qu’une rue, c’est tout ». Si je devais résumer ce track avec une image, je dirais que c’est une traversée d’Afrique au volant d’une Cadillac faisant voler la terre au dessus de son sillon. L’Afrique pour la terre rouge, la Cadillac pour l’instru qui véhicule une efficacité de cinéma cainri. Guitares électriques, sample de road trip, caisses claires et grosses caisses plus hard core que les battements d’une galère romaine. Beaucoup de références yankee, je sais, mais que voulez vous, c’est eux les meilleurs pour l’instant.
«Weston & Ralph » produit par Chi est l’un des meilleurs du disque bien que level général soit déjà très haut. Ambiance villa, rimes de luxe et chaleur cubaine sur un rythme lancinant rappelant ces scènes de films ou des latinos et des afro-américains en costard se retrouvent sur une île pour une transaction chelou. Pourtant le thème qu’aborde Lalcko est tout à fait aux antipodes de l’atmosphère qu’il inspire lorsqu’il nous dit que « Le plus grand menteur c’est la classe » ou encore « c’est quoi la différence entre des baskets et des Weston basses à lacets, c’est qu’avec les We’-we’ tu passes à la télé, tu passes à Châtelet. C’est juste un délire, vu qu’à la base, aucune chaussure n’entre à la mosquée ». Ca fait mouche quasiment à chaque coup.
Evidemment, l’analyse de la tracklist que je viens de faire n’est pas exhaustive et je n’ai pris que les titres qui me paraissaient incontournables afin de donner un reflet au plus juste de cet album. Non pas que les autres sont moins bon, bien au contraire, mais il est quasiment impossible de chroniquer un album titre par titre, car il me faudrait un temps fou pour l’écrire et une patience d’acier de vôtre côté pour aller jusqu’au bout. Je tiens d’ailleurs à remercier les lecteurs ayant eu le courage d’achever la lecture. Cette article est plus long que les autres et il est vrai que je n’ai pas l’habitude de commenter un disque qui n’est pas encore sorti ou alors fraîchement, mais celui-ci en valait vraiment la peine. A disque exceptionnel, article exceptionnel. C’était un véritable plaisir pour moi de le faire et je n’hésiterai pas à recommencer si une autre galette du même acabit m’arrivait une prochaine fois dans les mains. « L’eau lave, mais l’argent rend propre » est un album qui mérite d’être porté au plus haut par le public, car c’est le genre de pièce avec lequel, une fois acheté, il est possible de se dire « je me suis fait barber ». Chose rarissime de nos jours dans le rap hexagonal.
Si l’eau lave, Lalcko mérite d’être propre. Très propre. Parole d’un scientifique du rap français.
Vôtre serviteur,
Khalid El Bahji.

“L’eau lave, mais l’argent rend propre” (Believe/Cesar Charp) dans les bacs depuis le 11 juin 2011, disponible partout.
« Il était une fois », toutes les histoires commencent comme ça… »
Celle de Wallen (Nawel pour l’état civil) commence à Saint-Denis, mais se déroule en grande partie a Bobigny, ville du 93 plus connue pour son tribunal de Grande Instance et ses stars montantes du grand banditisme que pour ses parcs municipaux. Wallen balance paisiblement entre cours de conservatoire dés l’âge de huit ans, initiation à la musique funk par ses frères et une licence de Médecine une dizaine d’années plus tard.
Wallen, c’est deux disques d’or avec les albums « A force de vivre » en 2001, « Avoir la vie devant soi » en 2004 et un titre de Reine du r’n’b hexagonal sous le coude. Il va sans dire qu’elle est pour le moment indéboulonnable de son trône sur la scène Française. Qui dira le contraire ? Personne. Qui n’a pas vibré à l’écoute d’un titre comme « Sunshine» feat Sté Strausz, « Rester moi-même » feat Arsenik, « U got i,t bad » feat Usher ou encore « Il ne voit pas que je l’aime » ? Personne. Aussi, qui pourrait rester insensible à la timidité difficilement dissimulée et la discrétion de cette dame lorsqu’on l’écoute en interview ? Non, personne. Ce n’est pas permis.
Wallen, c’est aussi une série d’apparitions non négligeables qui ont précédé son premier disque cité plus haut. En effet, le premier morceau où apparaît sa voix date de 1996 et c’est sur le titre « Vagabond » de Tonton David qu’elle y posait ses premières gammes. S’en est ensuite suivi beaucoup d’autres, notamment avec les membres du groupe strasbourgeois NAP. 1996… Faites un calcul rapide. Ca en fait de la bouteille ! Non, Wallen n’a pas débarqué du jour au lendemain d’une real TV et séduit le grand public tout comme les puristes et pété les scores à une vitesse folle sans raison.
Si j’ai choisi cette fois-ci de mettre à l’honneur cette femme (et pas des moindres) c’est évidemment pour sa musique, mais aussi pour mettre en lumière un aspect assez atypique dans le paysage Hip Hop/R’n’B Français. Un trait de caractère qui n’a pas manqué de me sauter aux yeux. Quelque chose d’assez rare pour être soulevé et brandi en exemple pour toutes les petites filles qui songeraient à traverser la jungle de l’industrie : SON ATTITUDE. Sa musique à elle seule aurait largement pu retenir mon attention, mais l’absence de vulgarité dans ses clips, sa sensibilité à fleur de peau accompagnée par une plume digne des plus grands paroliers Français m’ont confirmé dés les premiers couplets d’ « A force de vivre » que Wallen était une artiste taillée pour le succès (au moins d’estime) car ce qu’elle véhicule s’adresse à l’intimité, au secrets des pensées et aux tressaillements du cœur de chacun. Les idéaux d’amour, d’amitié, de loyauté, de fidélité, à qui donc ne parlent pas toutes ces choses ? Et si c’est amené avec une touche de Hip Hop, de classe, que c’est lourd au niveau de la
prod (Sulee Bee Wax)… Que demande le peuple ? Rien. Pas de strass, pas de paillettes. Que du feeling et de l’organique. L’illustration de la conquête des charts en restant humble et vrai.
« J’voulais que chacun de mes pas raconte une belle histoire… »
Wallen quitte le label Atmosphérique en proie à des difficultés financières et bascule chez Universal pour y sortir l’album « Miséricorde » en 2008. Un disque entièrement réalisé et produit par elle-même et appuyée ici et là par Bilal (NAP). Ce disque a été une véritable claque à la première écoute pour moi, car Wallen, comme je l’ai dit, réunit en elle la classe du r’n’b des origines et l’esprit du Hip hop dans ce qu’il a de plus positif et sait s’y tenir. Elle possède aussi cette sensibilité féminine sans outrance qui remplit un vide qu’aucun MC masculin n’aurait pu combler dans le paysage du rap Français. C’est aussi pour cette raison qu’une liste interminable d’artistes tels que Nakk, Rohff, Nessbeal, Ali de Lunatic, Sniper et une pléiade d’autres se sont arrachés sa présence sur leurs albums respectifs. « Miséricorde », donc, est un disque différents des deux précédents (qui n’en restent pas moins des classiques), c’est certain, mais j’irai plus loin en disant qu’il est son meilleur malgré le peu d’écho médiatique qu’il a eu et un nombre de ventes ingrat lors de son démarrage. La tracklist est pourtant impeccable : « Leur arrogance », un egotrip d’une fulgurance digne d’un punchliner chevronné. « Entre les blocs de ciments », « Kilodrame », « Répare moi », « Apprendre à espérer » qui sont des performances vocales sans égal, ainsi que le sublime « Dans le vent » qui est tout simplement un miracle musical.
Tout dans ce disque était réuni pour un bel évènement mais, hélas, à l’ère du tout téléchargement et d’une politique des majors toujours plus rapaces lorsqu’il s’agit de défendre une œuvre qui en vaut la peine, une question s’impose : Pourquoi le public Français ne suit pas devant une galette d’une telle qualité ? Que se passe t-il ? Est t il si frileux devant la nouveauté ? La faute aux radios qui ne l’ont pas ou peu joué ? Aux majors du fait de la couverture médiatique pourrie (il faut le dire) ? Le fait que Wallen se soit attelée à la production, écartant Sulee Bee et prenant ainsi le risque de perdre une partie de son public ? Qu’en pensez vous ?
Wallen est de ces artistes beaucoup trop rares et beaucoup trop précieuses pour les laisser mourir dans l’oubli. Elle est l’exemple de la réussite et de la dignité sauvegardée dans un milieu toujours plus sauvage et pervers. Il est de l’ordre du devoir de soutenir et d’encourager la pérennité d’une telle carrière.
Alors, lecteurs, lectrices, si vous ne vous êtes pas encore procuré ce bijou, courez au disquaire le plus proche ou sautez sur vôtre clavier pour le commander immédiatement. Si vous ne le faites pas pour vous, faites le au moins pour la postérité. Soyez le témoin vivant que la beauté a bel et bien existé à l’époque où tout ce qui se vend voudrait en finir avec elle.
Faites vous « Miséricorde ».
Khalid El Bahji

Rewind #2
CHIENS DE PAILLE : « Mille et un fantômes » (2001)
« Mon cœur, mes textes, comme les temps sont durs. Mais qu’est ce que tu veux que j’te dise, tu sais, les tensions durent »
Qui ne se souvient pas de ce refrain qui résonne encore dans les discussion, lorsqu’il est question de ce qui est communément appelé « l’âge d’or du Rap Français » ? Tous les amateurs de rap et même les non-initiés le connaissent. Si nos vies étaient des longs métrages, le titre « Maudits soient les yeux fermés » ferait forcément partie de la B.O de la life de chaque mec ou meuf de la génération 80 qui se respecte. Autrement, c’est de l’ordre du délit. Comme pour les billets précédents, c’est vers l’âge de 13/14 ans que j’ai découvert le groupe via la B.O du légendaire film TAXI 1, de Besson (le réalisateur, pas le traîne-savate du gouvernement, hein). Oui, vous l’aurez sans doute remarqué depuis mon premier billet, mais la période 98/99 est celle où j’ai réellement pris les plus grosses torgnoles rapologiques de toute ma vie. « Mille et un fantômes » a été l’une d’elle.
Chiens de Paille, c’est Hal (Sébastien Alfonsi) et Sako (Rodolphe Gagetta), le premier est metteur en son et le second est MC. Leur début dans le milieu du Hip Hop Français est digne d’un conte de fée. Originaires de la région de Cannes, les deux amis descendent un jour sur Marseille et tombent sur Chill aka AKH, légende vivante en la matière, qui les signera sur son label quelques année plus tard après avoir reçu (de main en main) une maquette du groupe.
L’apparition de Chiens de Paille sur le devant de la scène avait été immédiatement remarquée par le grand public après l’histoire du taxi marseillais, dont moi, fanatique de rap en phase aiguë. Et la première chose sur laquelle j’ai immédiatement accroché est d’abord le timbre de voix de Sako. Une grosse voix sortie tout droit des ténèbres avec une plume à tabasser les neurones. Je ne sais pas vous, mais moi, à chaque fois que j’accrochais sur la voix d’un MC ou d’une chanteuse, j’essayais d’imaginer son visage. Pas vous ? Bon, c’est vrai que ça sert strictement à rien, mais je suis un peu chelou, aussi… Bref, quelque temps après la sortie de Taxi 1, je guette les stickers collés sur Saint-Denis, Châtelet, Barbès, au cas où un album du groupe serait à venir. Oui, étant jeune, j’étais très (très) Hip hop, au point où j’analysais les techniques d’affichage et ce qui était les prémices du street marketing, comme un scientifique. Et je vous confesse non sans un sentiment mêlé de nostalgie et d’amertume, que j’ai même été rappeur ( ! ). Nostalgie, car j’étais plein de rêves, amertume parce que le milieu du rap a été pour moi la découverte de, comment dire… D’un panier de désillusion. Enfin, passons, c’est un autre sujet. Un soir de 2001, donc, en rentrant du lycée, alors que je tournais de l’œil de fatigue sur la ligne 13, je tombe nez à nez avec ce que j’attendais. Un stickers collé de traviole annonçant la sortie de l’opus pour le mois d’octobre de la même année. Joie !
Comme d’habitude à cette époque là, j’ai attendu le week-end pour me ruer au Virgin St Lazare (celui de Saint-Denis n’existait pas encore) pour choper l’album. J’ai dévoré le livret durant le trajet du retour et j’ai enfourné la galette dans la chaîne Hi Fi avant même d’avoir enlevé mes shoes. Une fois de plus, ce qui était la coutume pour chaque skeud qui sortait à cette époque, la qualité était au rendez vous. Vraiment du lourd à chaque réécoute et ce, jusqu’aujourd’hui. De l’intro « Mille et un fantômes » à l’outro « Mes rêves », en passant par « En attendant » et « Mon carré de bitume », l’album s’écoute sans presser une seule fois la touche Forward. Evidemment, Akhenaton était aussi présent en invité de luxe sur le magnifique titre « Un bout de route », mais aussi d’autres artistes de la famille 361° Records, tels que Mic Forcing, le A et Samm de Coloquinte. Les productions du beatmaker Hal, elles, ont cette touche chaude, Soul/Jazz allant à merveille avec la voix caverneuse et les textes de Sako, couplets taillés dans la solitude et sous le cagnard des quartiers de Le Cannet, petite bourgade balayée par les vents méditerranéens venus du Port cannois.
Voilà encore un exemple probant et tout à fait propre à l’hexagone. Un talent d’écriture rarement atteint en terme d’écriture relégué aux oubliettes de l’histoire du rap Français. A mon grand désarroi. Profond soupir.
Pour conclure, je manquerais à mon devoir de chroniqueur rap en ne vous conseillant pas d’acheter ce disque si vous avez la chance de tomber dessus au hasard d’un bon disquaire…
Sauf si vous voulez finir hanté par mille et un fantômes venus des citadelles de Marseille pour le restant de vos nuits.
Khalid El Bahji

Highlight # 1
KOHNDO « Tout est écrit » (2003)
« Seul parmi les hommes je resterai comme l’unique, K.O.H l’euphorique ! Seul parmi les critiques, une seule éthique, viser le ciel au sens biblique » (« Seul parmi des millions » feat. Koma, Rocé/ Scred Selexion).
Kohndo (ex Doc Odnok), c’est ce mec originaire de Boulogne-Billancourt que seuls les puristes connaissent bien. Tous, sans exception, affirment qu’il est l’une des pointures du rap français dans sa forme la plus roots, la plus sweet, la plus jazzy-parisienne qui soit. Kohndo, c’est le genre d’artiste pour lesquels j’ai une affection toute particulière pour plusieurs raisons. 1 : Pour sa gouaille, sa plume et l’immensité de son talent, 2 : Parce qu’il a su évoluer tout en restant fidèle à lui-même, sans céder aux diktats de l’industrie, 3 : Parce que je ne comprendrai jamais comment les grosses écuries du disque peuvent encore commettre le sacrilège de laisser dans l’ombre des mecs de cette trempe.
Rapide historique. Si je vous dis « La Cliqua », il y a de fortes chances pour que le commun des auditeurs pense automatiquement à Rocca, Daddy Lord C ou encore au beatmaker Gallegos, pour les plus calés. Et bien détrompez vous jeunes novices ! Car, en vérité je vous le dis, à la genèse du collectif, Kohndo était déjà. Le bonhomme roule sa bosse dans l’underground depuis maintenant près d’une quinzaine d’années. Entre concerts, freestyles radiophoniques, et apparitions sur divers projets (Compil’ « Scred Selexion », album « La fin du Monde » de NAP, le maxi « Estwood » du très regretté East). Et comme les bonnes choses ont une fin, l’aventure collective s’arrêtera, hélas, en 1998 pour des raisons personnelles, mais qui en revanche lui ouvrira les portes d’une carrière solo chargée de succès d’estime. De « Conçus pour durer » (Arsenal Records, 1995) à « Prélude à l’Odyssée » (1999, suivi de Jungle Boogie en 2000 et J’entends les sirènes en 2001), puis « Tout est écrit » (Greenstone Records, 2003) en passant par « Deux pieds sur terre/Stick to Ground » (Ascetic Music, 2007), il a su imposer une identité et un style unique, avec quelque chose de new-yorkais dans le flow, une voix qui glisse et se marie à merveille avec la touche soul des prods (Stix, Yvon, Jee2Tuluz). Kohndo est de ces MC’s à la vision tantôt colorée, tantôt sombre, au textes tranchant et au timbre de velours, traitant de la rue sous tous ses angles, de sa vision du Hip Hop et du côté sale de l’industrie, de ses amours et de ses balafres. Un MC classe, spirituel et street comme la capitale.
Pour ce qui nous concerne, « Tout est écrit » est, pour moi, ce que l’on appelle un bijou musical, tant sur le fond que sur la forme. Un diamant rangé dans son écrin que le grand public n’a pas su ouvrir pour le voir et l’écouter. Comment rester insensible à l’électrique « Mon Monde » qu ouvre l’opus, au délicieux « La partition » ou encore l’envoûtant «Quand la vie te capte » ? C’est impossible ! C’est un véritable gâchis, tant l’artistique est soigné ! Les voies du ciel de l’industrie sont définitivement impénétrables… « Tout est écrit » possédait en effet tous les ingrédients pour plaire au grand public., mais ce n’est pas tout, à l’esthétique du texte, Kohndo nous donne en plus celle du disque. L’originalité du visuel, le truc qui accroche l’œil immédiatement. Une pochette sobre présentant Paris la nuit, le Sacré-Cœur, les marches froides et abruptes de Montmartre, la lumière des réverbères dans laquelle baigne le MC nonchalamment assis sur la rampe, casquette vissée sur la tête. L’angle de vue, les couleurs, l’équilibre est parfait et déjà en décalage de ce qui se faisait en ce moment là en termes de covers. C’était habile. L’esprit du Hip Hop personnifié sous les traits de K.O.H au cœur d’un des quartiers les plus beaux de Paris. Le ying et le yang. La force et l’esthétique. Un album qui, au final, se révèle mature, chaud, musical et taillé pour le bonheur du mélomane le plus exigeant. Donc, de grâce, si jamais vous tombez sur ce disque au détour d’une boutique, jetez vous dessus, car c’est vraiment tout sauf une carotte !
J’aurais pu ne jamais tomber sur cet album et ne jamais vous en parler mais, comme on dit, c’est le Mektoub… « Tout est écrit ».
« Les voitures filent dans la brume, mes pensées s’embrouillent, mes pas s’effilent dans l’écume, l’œil prisonnier du bitume […] Eclair de perfidie, une lame prête à bondir, le Teddy bombé prêt à tomber quand l’ambiance vire. J’ai pu l’observer, c’est Paris qui change, Paris qui change » (Paris son âme).

Khalid El Bahji
Présentation de la Rubrique :
Bienvenue à toi fidèle internaute. Cette nouvelle rubrique a été crée pour toi. Elle aura pour buts de revenir sur les albums et artistes ayant marqué le Rap Français ces 10/15 dernières années (Rewind) et de (re)mettre en valeur ceux n’ayant pas rencontré le succès escompté ou l’exposition médiatique méritée (Highlight). En espérant que le résultat soit à la hauteur de l’ambition, je te souhaite une bonne lecture. Peace !
Rewind #1
Opéra Puccino (Oxmo Puccino, 1998)
« Puis à l’école, hein, à l’école… Demande à chaque mec de cité « T’as quoi comme diplôme ? », il va te dire « J’ai un BEP, moi ! », un BEP… ? Tu crois que tu vas faire quoi avec un BEP ? Hein ? Y a combien de millionnaires en BEP, hein ? Aujourd’hui, tu vas voir la conseillère d’orientation, elle va te dire « J’ai un bon plan pour vous, faites un BEP chaussure » , mais tu crois que les gens ils m’ont attendu pour marcher, moi ! »
Qui ne se souvient pas de cette interlude légendaire qui nous a tous marqué à l’époque où le collège nous demandait ce qu’on voulait faire de nos vies, alors qu’on ne savait même pas si on allait revenir en cours le lendemain. C’était en 98, j’avais treize ans, pour ma part. Je rêvais de devenir footballeur (Coupe du Monde oblige) et de faire partie de la sélection marocaine. Zidane cassait des reins avec ses passements de jambes magiques et je croyais que Youri Djorkaeff était Arabe. Ouais, bon, un peu d’indulgence siouplay, j’étais qu’un gosse à la recherche de modèles et ce qui me ressemblait de près ou de loin était forcément Arabe… Bref, la Coupe du Monde passe, la France fait danser la samba au Brésil 3-0 et je pars passer l’été en Normandie avec pour objectif d’améliorer mon contrôle orienté et ma frappe de balle. Je ne savais pas encore l’ascension sociale par le sport n’était qu’une arnaque et qu’un disque qui venait de sortir et dont j’ignorais l’existence allait changer ma vie.
Je me souviens que « La Haine » de Kassovitz était encore présent dans les esprits à cette époque là, ma génération avait fait sien l’esprit du Hip hop, les tubes d’NTM étaient devenus des hymnes et la bannière du 93 flottait au dessus des troupes à travers toute la Gaule. La légende s’écrivait d’elle-même et le Top ifop était au Neuf Trois ce que la conquête était à Saladin. L’âge d’or du rap français en était à sa genèse… Etant jeune, féru de Lettres et en pleine bourrasque de l’adolescence, c’est peu de temps après, qu’un soir d’été, une chanson m’a littéralement giflé : « Le jour où tu partiras » feat. K-reen enregistrée sur la K7 d’un cousin. Je n’avais aucune idée de qui il s’agissait, à qui appartenait ces plumes, qui était cette nana sur ce refrain ensorcelant. On était déjà en 99, je me trouvais au Maroc et jamais je n’aurais imaginé à l’époque que le rap français pouvait contenir autant de poésie, d’esthétique dans le texte, de sens dans la métaphore, le tout si bien mêlé au champs lexical des quartiers.
Cette K7 contenait entre autres des classiques d’IAM et de la FF, mais je ne pouvais pas m’empêcher de faire claquer les touches « rewind » et « forward » à la recherche de cette voix si triste, si grave. Le texte venait de me prendre les tripes, la prod avait quelque chose de dramatique, la voix habillait l’émotion comme le bijou habille la main. C’était sûr, un miracle lyrical venait d’avoir lieu dans cette piaule du bled.
A peine revenu en France, que je me rue à la Fnac Saint-Lazare pour savoir qui est ce mec qui écrit si bien, aux instrus si ghetto, aux textes aussi bouleversants. J’apprends qu’il s’appelle Abdoulaye Diarra a.k.a Oxmo Puccino, qu’il vient du 19ème arr. de Paris et qu’il fait partie d’un collectif style Wu Tang en beaucoup plus nombreux nommé « Time Bomb », composé de plusieurs groupes et MC’s solo (Lunatic, Pit Baccardi, Xmen…). L’album en main, la pochette à elle seule me fascine déjà. Un gros renoi à la Biggie sur un fond rouge devant deux masques suspendus, l’un qui rit, l’autre qui pleure. Symboles, pour moi, du chagrin et de la quasi-schizophrénie de la jeunesse française de l’époque. Jeunesse « coincée » entre France et Afrique.
Le boîtier ouvert, je dévore le livret du disque durant toute la ligne 13 qui me ramène à Saint-Denis, jusqu’à ce que je tombe sur une tout petite phrase en dernière page, disant « Aux Noirs et aux Arabes de France ». Il faut garder en mémoire que je n’avais que quatorze ans et c’était la première fois que je tombais sur une œuvre dédiée aux « Noirs et Arabes de France ». J’avais le cœur serré. Avant même de l’écouter, ce disque prenait déjà une toute autre dimension. La poético-sociale (Bim ! Formule flash-ball !) de loin très différente à ce que pouvait m’inspirer le Suprême NTM. Jusque là, l’image du rap était pour moi le dernier pavé lancé dans une vitrine d’injustices. Là, le rap devenait tout d’un coup beau. Beau comme un mot d’adieu. Beau comme une lettre de vengeance.
Arrivé à la maison, tout se confirme. La galette s’écoute de la première à la dernière plage. Chaque titre est un classique. Chaque titre est une poésie, un sonnet fait de la crasse des halls et la beauté du verbe. Le rap devenait donc naturellement mon premier amour musical. Les premières fois sont toujours magiques lorsqu’elles arrivent par le chemin secret du destin. C’était il y a treize ans (l’âge de ma découverte) et j’écoute encore ce disque aujourd’hui dans ma voiture. Les grandes œuvres ont ce point commun de survivre aux siècles. Nous disparaîtrons tous vous et moi, qu’Opéra Puccino fera encore résonner les transistors du futur.
J’aimais déjà écrire avant de découvrir Opéra Pucc’, mais je peux dire que cet album a contribué à me faire aimer davantage les mots, l’écriture, et par extension la lecture et tout ce qui touche au savoir. Ce premier article est un peu long, mais je devais de rendre hommage à cet album, ainsi qu’à son auteur.
Chapeau bas, Monsieur Ox’.
Khalid El Bahji.

